Témoignage de Marie-Eve Landry adoptée en 1989

Des retrouvailles avant le séisme en Haïti

D’abord la petite histoire. Novembre 1988, aux Cailles, une mère, Limercia, désespérée pour la survie de ses fils choisi de sauver la vie de son cadet en le confiant aux religieuses œuvrant au dispensaire de cette région rurale. S. Madeleine Alarie, mic, l’accompagne dans cette décision en lui expliquant qu’il pourra être adopté par des parents canadiens.

Pendant ce temps, à Québec, une famille ayant deux petites filles biologiques attendent intensément qu’un fils leur soit proposé par l’organisme Accueillons un enfant. Lynn, la mère, a une sœur, Pierrette, ayant déjà adopté un fils haïtien quelques années auparavant et cette belle histoire d’amour l’a convaincue qu’ils pourraient, eux aussi, connaître ce grand bonheur. Les procédures ont duré près de cinq ans. Lorsqu’on leur propose le petit Pierre Joël, en calculant son âge – il aura cinq ans avant qu’on puisse aller le chercher – le couple, Yves et Lynn, réalise que cet enfant a été porté par une mère haïtienne au moment même où ils ont commencé à en rêver et à entreprendre les procédures d’adoption. Ce ne peut être qu’une coïncidence mais plutôt l’intervention divine. Quand on a la foi, on sait qu’Il peut exaucer ce genre de vœux.

Mai 1989, Lynn ira à Port-au-Prince avec sa sœur pour aller chercher ce fils tant attendu. Elle souhaite ardemment rencontrer cette mère ayant porté ce fils pour elle mais on la décourage d’entreprendre ce long voyage en campagne sans savoir si elle pourrait la retrouver et, surtout, voudrait-elle vraiment la rencontrer maintenant qu’elle a fait ce choix si difficile. On lui conseille plutôt de maintenir une correspondance par l’intermédiaire de S. Madeleine compte tenu que la mère est illettrée.

De retour en famille, son père et ses sœurs tombent sous le charme de ce petit moune. L’intégration de Pierre Joël se fera sans douleur, surtout qu’il est débrouillard, fonceur, intelligent et vif. Il se fait vite des amis et deviendra un vrai québécois à part entière. En moins d’un mois, il parle couramment français et oublie complètement le créole. De même, il ne conserve aucun souvenir de sa mère, de sa famille et de sa vie antérieure. Pourtant, sa mère, Limercia, devient le sujet de conversations fréquentes puisqu’il est important qu’il ne perde pas ses racines et que la filiation soit maintenue. De nombreuses fois, la famille se promet de faire le voyage pour découvrir ensemble Haïti. Les difficultés politiques et la vie familiale typiquement occidentale, c’est-à-dire trop remplie et si accélérée, ne favoriseront pas l’accomplissement de cette promesse.

Garder le contact grâce à S. Madeleine sera facile tant qu’elle sera en mission. Toutefois, des problèmes de santé la forceront à revenir au Canada. Après quelques années, la supérieure de la maison aux Cailles nous informe que Limercia ne se présente plus et que personne ne sait ce qu’elle est devenue. Cette nouvelle est inquiétante parce que les mouvements de population sont fréquents à cette époque. Nous serons donc quelques années sans nouvelles.

En 1998, Lynn prend une chance et écrit une longue lettre à la maison mère de Port-au-Prince racontant l’histoire de Limercia et exprimant le grand souhait de la famille de la retrouver. Des photos sont jointes à cette lettre. S. Madeleine Patenaude, mic, prend connaissance de cette demande avec émotion. Toutefois, elle est consciente que c’est rechercher une aiguille dans une botte de foin. Elle raconte l’histoire au chauffeur de la communauté qui affirme connaître une dame Limercia qui dit avoir confié son fils en adoption au Canada. On rencontre donc cette dame qui reconnaît son fils sur les photos et qui remercie Dieu de lui offrir cette grande joie. S. Madeleine pense alors lui faire enregistrer un message sur cassette afin de le transmettre à son fils et à sa famille canadienne. L’effet est grandiose d’entendre cet enregistrement d’une mère qui parle avec émotion, chante et prie en créole. L’enregistrement est toutefois médiocre et la traduction en devient presque impossible mais les émotions passent tout de même.

Quelques années passeront avant de recevoir d’autres nouvelles, cette fois-ci avec des photos de ses deux frères et d’une nièce. Pour Pierre Joël, découvrir ainsi après toutes ces années qu’il a non seulement encore sa mère mais aussi toute une famille, le fait passer par toute une gamme d’émotions. Il conserve ce grand trésor avec sa cassette encore si précieuse. Toutefois, étant adolescent, il n’exprime pas vraiment son désir de revoir cette famille.

Puis, il joint les rangs des Forces armées canadiennes et se rendra même effectuer une mission en Afghanistan pour défendre les valeurs de son pays d’adoption. Sa famille biologique est toujours présente dans ses pensées et même dans les conversations familiales mais bien loin de sa réalité.

Novembre 2009, Yves réalise qu’il est grand temps d’effectuer ce voyage en Haïti dont on parle depuis si longtemps. Pierre Joël a maintenant 25 ans. Inutile d’attendre que toute la famille soit disponible, on fera le voyage à trois. On espère même qu’il sera possible de rencontrer sa mère Limercia et peut-être aussi d’autres membres de sa famille. La date est fixée du 30 décembre au 6 janvier. Les billets d’avion sont achetés et les premiers contacts avec S. Madeleine sont établis. Quelle joie d’apprendre qu’il sera possible de rencontrer la famille. Même qu’on apprend que Limercia priait et rêvait de revoir son fils avant de mourir. Sa foi l’aura exaucée. S. Madeleine, si dévouée, favorisa les retrouvailles. Elle organise l’accueil à l’aéroport pendant que la famille attend à la maison mère.

Quelles émotions de rencontrer la mère, Limercia, si petite mais d’une force insoupçonnée; le grand frère Jean-Robert, âgé de 39 ans, qui fondra en larmes comme un enfant en retrouvant son petit frère dont il avait tant pris soin; ses cinq enfants, Martine, Makinson, Livenson, Betina et Valentina; Bernadel, son autre frère, âgé de 37 ans; qui a trois fils, Bernardo, Joël et Maxilien qui ne sont pas présents. Un troisième frère est aussi absent mais nous auront la chance de le voir à deux autres occasions. Cette première rencontre est si émouvante; on ne peut pas tout connaître d’une famille en si peu de temps. Il est donc convenu de se revoir. Ce qui sera possible à trois autres reprises pendant la semaine.

La découverte de quelques endroits de ce beau pays occuperont aussi cette courte semaine : une journée à la plage de Wahoo, une visite d’une crèche effectuant de l’adoption internationale avec Accueillons un enfant, une messe en créole dans l’église Sainte-Claire, dont Limercia est un pilier semble-t-il, une visite d’une école d’un quartier défavorisé financée par la Fondation québécoise Aidons un enfant dont Lynn est la présidente et une petite virée au cœur de ville pour admirer les principaux bâtiments dont le Palais présidentiel, le Palais de justice, les facultés de l’université, la tour Effel d’Aristide, etc.

Quelles émotions aussi de quitter cette famille nouvellement retrouvée. Il le faudra toute même en se promettant de correspondre ou de se téléphoner, les cellulaires permettant maintenant ce genre de rapprochement. Nous espérons aussi que Pierre Joël va revenir maintenant qu’il a repris une certaine place dans cette famille. En fait, eux ne l’avait jamais oublié mais ils étaient bien loin d’espérer le revoir un jour.

À peine six jours après notre retour, la terre a tremblé et nous voilà au désespoir de ne pouvoir obtenir de nouvelles de la famille de notre fils. Pierre Joël espère partir avec l’unité spéciale des 800 militaires sélectionnés à Valcartier. On lui refuse cette mission sous prétexte qu’on craint qu’il vive un choc traumatique s’il retrouvait sous les décombres un membre de sa famille. C’est bien mal connaître notre fils qui a survécu à la perte de sa mère et de sa famille et à la blessure de l’abandon incompris, qui a connu les horreurs de l’Afghanistan et qui doit composer avec deux familles si différentes culturellement, si loin l’une de l’autre. Nous savons qu’il est beaucoup plus fort dans l’action que dans l’impuissance, lui qui possède une force intérieure hors du commun. Il accepte difficilement cette décision de ses supérieurs mais il s’active tout de même à aider à la préparation de cette mission si essentielle à son pays d’origine.

Après onze jours d’inquiétude et de sentiment d’impuissance, on peut enfin parler à S. Madeleine et apprendre que toute sa communauté est saine et sauve et que toute la famille de notre fils se porte bien même si elle a tout perdu comme la majorité des rescapés. Quel soulagement de savoir que les besoins seront matériel seulement. Ça, au moins, nous pourront y contribuer.

Reste aussi à prier intensément pour la survie de ce si beau pays, pour ce peuple si chaleureux, pour toutes ces personnes qui peuvent encore prier et chanter malgré la souffrance et les catastrophes à répétition, pour toutes ces personnes, comme S. Madeleine, qui les aiment et qui les soutiennent depuis longtemps et pour longtemps encore. Nous sommes si reconnaissants à S. Madeleine de toute son implication, du don de soi, de ses prières exaucées et de nous avoir accompagné avec autant de chaleur.

Nous prions aussi pour cette famille retrouvée et qui, nous l’espérons, ne nous quittera plus même si nous sommes séparés par la distance.

Lynn et Yves, Québec

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